« Sauve-toi, la vie t’appelle »

« Sauve-toi, la vie t’appelle »

Boris Cyrulnik

Cet ouvrage est diphonique. Le récit de Cyrulnik fait entendre le vibrato du petit Boris, 6 ans, enfant juif sous l’occupation allemande, et le baryton-basse du célèbre neuropsychiatre. Cet écrit est touchant, profond et engage aux réflexions. C.

« J’ai traversé la mort, elle est devenue une expérience de ma vie… » Jorge Semprùn (l’écriture ou la vie), mais à 6 ans, tout fait trace. La mort s’inscrit dans la mémoire et devient un nouvel organisateur du développement.

Dans une chimère, tout est vrai : le ventre est d’un taureau, les ailes d’un aigle et la tête d’un lion. Pourtant, un tel animal n’existe pas. Ou, plutôt, il n’existe que dans la représentation. Toutes les images mises en mémoire sont vraies. C’est la recomposition qui arrange les souvenirs pour en faire une histoire. Chaque événement inscrit dans la mémoire constitue un élément de la chimère de soi.

« Voilà ce qui m’est arrivé, je sais qui je suis puisque je sais ce dont je suis capable face à l’adversité. » les êtres humains sont passionnants parce que leur existence est folle.

En faisant converger ces sources différentes, je me suis fabriqué un souvenir cohérent.

Une mémoire traumatique ne permet pas la construction d’une représentation de soi sécurisante puisque en l’évoquant on fait revenir en conscience l’image du choc…dans la mémoire traumatique, une déchirure insensée fige l’image passée et brouille la pensée… sans événement, que pourrait-on mettre en mémoire ? Quand les enfants abandonnés font le récit de leur vie, leurs longs trous de mémoire correspondent aux périodes d’isolement….

Sans événement extérieur, rien à mettre dans son monde intérieur. Quand la mémoire est saine, la claire représentation de soi permet de planifier nos conduites à venir. Quand une catastrophe nous déchire, la routine ne parvient plus à résoudre ce problème imprévu, il faudra trouver une autre solution. Mais quand la déchirure nous anéantit parce qu’elle est trop intense ou pare que nous étions fragilisés par des blessures antérieures, nous demeurons sidérés, hébétés, en agonie psychique.

Il paraît indifférent émoussé, comme engourdi. Son âme, possédée par le malheur passé, ne lui permet plus de s’intéresser à ce qui vit autour de lui. Il paraît lointain, étrange, alors que son monde intime bouillonne.

Cette emprise de la mémoire traumatique provoque des réactions qui altèrent sa manière d’entrer en relation… il s’empêche de dire les mots qui réveilleraient la blessure. Pas facile de côtoyer ce blessé muet qui se met lui-même en situation d’étranger. Sa défense recroquevillée, en enkystant la souffrance, l’empêche de partager ses émotions. Prisonnier de son hyper mémoire, fasciné par une image horrible, le blessé n’est pas disponible pour les autres. Il a perdu la liberté de chercher à comprendre et à se faire comprendre. Isolé parmi les autres, il se sent seul, chassé de la condition humaine…

Ces difficultés épigénétiques accroissent la vulnérabilité de l’enfant. Désormais, un rien pourra le blesser.

Les deux facteurs de protection les plus précieux sont l’attachement sécure et la possibilité de verbaliser. Le fait d’être apte à se faire une représentation verbale de ce qui nous est arrivé, et de trouver quelqu’un à qui adresser ce récit, facilite la maîtrise émotionnelle. Le sentiment de sécurité empêche ainsi la mémoire visuelle de s’emparer du monde intime en y imposant des images d’horreur. Tous les traumatisés ont une claire mémoire d’images et une mauvaise mémoire des mots….

Lorsqu’on doit survivre dans des conditions adverses, les micro-traumas répétés chaque jour, en isolant et en empêchant la parole, finissent par faire acquérir une vulnérabilité à laquelle on avait échappé. Vivre dans des conditions adverses provoque des altérations neurobiologiques analogues à celles d’un trauma flagrant : réduction du volume hippocampique qui altère la mémoire et empêche de contrôler les émotions.

Dans la mémoire traumatique, un souvenir s’impose. La personne isolée a acquis une vulnérabilité neuro-émotionnelle. Si, de plus, elle maîtrise mal l’outil verbal ou si son milieu l’empêche de parler, toutes les conditions de la souffrance traumatique seront réunies  mémoire figée, le sujet prisonnier de son passé ne peut que ruminer et souffrir de réminiscences…

« Ce faux souvenir témoigne d’un vrai sentiment »

Le sentiment qu’on éprouve après un récit de soi dépend des réactions de l’autre : que va-t’il faire de ce que j’ai dit ? Va-t’il me tuer, me ridiculiser, m’aider ou m’admirer ? Celui qui se tait participe au récit de celui qui parle.

La première conséquence d’une désorganisation du milieu autour d’un enfant, c’est qu’il devient incapable d’ordonner sa propre représentation du temps.

Quand on mentalise, on se fait une représentation d’images et de mots, on fait revenir dans notre cinéma intérieur quelques scénarios mis en mémoire. Ces films intimes en nous racontant notre propre histoire participent à la construction de notre identité.

Le coping consiste à affronter l’épreuve, au moment où elle se présente. L’enfant défie le malheur avec sa petite personnalité déjà construite. Il combat ce qui est autour de lui avec ce qui est en lui.

La parole, cet outil de régulation affective.

Un simple éloignement de la personne sécurisante devient douloureux « lorsqu’il survient chez un enfant fragilisé par une séparation ancienne pendant l’enfance » (Gorwood P.) une perte symbolique suffit même à réveiller cette trace acquise précocement…

Ceux qui ont été isolés précocement, avant l’âge de la parole, ayant acquis une vulnérabilité émotionnelle, éprouvent ces inévitables contretemps comme une perte irrémédiable.

Ils ressentent la privation comme un néant où ce n’est plus la peine d’appeler…

A l’inverse, un enfant qui a acquis une vulnérabilité affective s’oriente vers tout adulte, même s’il ne sourit pas, même s’il le rejette. Il reste près de lui parce qu’il en a besoin, même si l’adulte le repousse. Un tel enfant se sent mieux, mais, ayant perdu son autonomie, il accepte de vivre avec quelqu’un qui ne s’intéresse pas à lui…

A l’adolescence, quand il faut devenir autonome, ils n’ont pas assez confiance en eux et préfèrent demeurer auprès de ceux qui les négligent ou les maltraitent, jusqu’au jour où ces contraintes répétées et ces frustrations quotidiennes finissent par provoquer une dépression.

Remanier la représentation de leur passé…

Il m’a fallu longtemps pour comprendre qu’avant de se risquer à parler, il fallait d’abord rendre les autres capables d’entendre.

Se taire, c’est se faire complice des tueurs, mais parler, c’est dénoncer son intimité, « se mettre à nu » comme on dit parfois. On peut « mourir de dire », nous explique Rachel Rosenblum : quand ne pas dire est un mensonge et dire est une souffrance…

Quand, dans un groupe, on partage un même récit, chacun est sécurisé par la présence de l’autre. Raconter la même histoire, croire aux mêmes représentations crée un sentiment de grande familiarité. C’est pourquoi les récits partagés, les mythes racontés, les prières récitées côte à côte sont d’excellents tranquillisants culturels.

Le trauma collectif solidarise les membres du groupe qui se rassemblent pour affronter l’agresseur, alors que le trauma individuel désolidarise en induisant des récits impossibles à partager.

La nuance vient avec l’âge. Moins l’on a de connaissances, plus on a de certitudes.

La maturité précoce n’est pas un signe de bon développement ; c’est plutôt une preuve de gravité anormale pour un enfant. Les adultes se trompent quand ils croient que l’enfant a mûri trop vite. Ce n’est pas de l’expérience, c’est une perte de vitalité. Sous le coup du trauma, les enfants s’éteignent et les adultes admirent leur « maturité ». Vous pensez bien qu’il s’agit d’un contresens. L’enfant accablé ne joue pas et cherche à donner une forme verbale à son abattement.

Le côtoiement constant de la mort m’avait donné un courage morbide : j’étais initié. J’avais vu la mort et j’en étais revenu. Impossible d’en parler, les normaux craignent les morts, ils ont peur des revenants.