Il suffit d’un geste

François Roustang

Chez Odile Jacob

Karasu cite cette phrase d’Epictète : « Pour faire de quelque chose une habitude, fates-la ; pour ne pas en faire une habitude, ne la faites pas ; pour vous défaire d’une habitude, faites-en une autre à la place. » En d’autres termes, si vous voulez acquérir un certain comportement, faites-en l’exercice ; si vous voulez vous débarrasser d’un comportement, exercez-vous à en mettre un autre en pratique.

Elles ne sont efficaces, elles n’atteignent leur but que dans la mesure où elles sont un geste.

Il faut changer parce que le comportement n’est plus adapté aux contexte où il se répète.

L’agent de la modification est donc le complexe relationnel dans lequel est déployé le comportement défectueux.

C’est le porteur du comportement inadéquat qui est seul à pouvoir en changer e, s’il en prend la décision, il sera seul à le faire.

Le changement est un changement de comportement, c’est-à-dire de modification du système relationnel, et ce système relationnel ne peut être transformé que par la personne qui s’y trouve insérée à une place singulière.

Mais comment et à partir de quoi le thérapeute est-il susceptible de prendre cette place singulière, celle d’interprète des revendications du milieu qui cerne le patient et dont il est une partie ? Certainement pas en s’engageant sur le chemin de la pitié ou de la sympathie pour prendre une part des misères que le comportement d’autrefois et d’aujourd’hui encore a provoquées. Le thérapeute en est l’ennemi, il est proche à l’inverse de celui qui n’est pas tout à fait là, mais qui venu pour l’être. Il est l’exigence de la modification.

Comment est-il possible de croire qu’il suffise de se laisser faire pour que se forme la bonne posture et, ce qui est plus invraisemblable encore, pour que cette posture s’identifie avec le changement souhaité, c’est-à-dire pour qu’elle soit la modification du complexe relationnel.

La crise d’asthme interdit de marcher ou de courir, la phobie engendre la peur des déplacements ou des rencontres, le psoriasis inhibe les contacts du corps, etc. ce sont toujours des mouvements qui sont entravés et des relations qui son rendues difficiles ou impossibles.

Le vivant n’est jamais stable et non plus son environnement.

Le thérapeute doit être e plus léger possible pour que rien n’entrave sa motilité. Léger quant au savoir et à la compétence. Tout appui qu’il prendrait sur une théorie, toute référence à la spécificité de sa méthode, toute certitude fruit de sa longue expérience, alourdiraient sa démarche. Le dépouillement exigé de lui est sans limites. S’il veut poursuivre sa tâche, il se doit de ressentir chaque jour davantage la nudité de sa solitude. Il est là seulement prêt à se mouvoir à partir de rien, à partir de l’autre.

Le poids et le sérieux de sa responsabilité et de son pouvoir. Tout son acquis, il ne le possède plus, il en est seulement imprégné dans l’oubli. C’est dire que la spécificité de la psychothérapie qu’il prône dans les congrès doit lors d’une séance se dissoudre.

Pour l’animal l’adaptation se fait spontanément, même si elle est le fruit de réussites et d’échecs. Il est toujours un être vivant qui s’ignore.  S’il s’invente selon ses besoins internes ou externes, il le fait sans réflexion : c’est la vie, sa forme de vie qui se charge pour lui de faire ce qui convient ou d’éviter ce qui ne convient pas. L’être humain, qui est bien un être vivant, se distingue radicalement des autres vivants par la possibilité de se tenir à l’écart de ses actes, de ses comportements. Il n’est pas dans un accord immédiat avec lui-même et avec ce qui l’entoure. Il peut s’en tenir à distance, il peut s’accorder des délais pour y répondre, il peut couper sers liens avec le dehors, il peut refuser ce qui s’impose à lui. Rupture qui le met à part, qui fait sa grandeur et sa prétention ; il les a chantées sur tous les airs. Mais il doit payer ces avantages au prix fort, car l’adaptation au milieu, donc aux circonstances et aux personnes, est pour lui un conquête incessante, pas une donnée. Pour la réaliser, il va devoir abandonner ce qui li distingue des autres vivants, éteindre la conscience de sa conscience et faire se taire la parole. Toutes les maladies, en tant qu’elles sont maladies humaines, naissent de cet écart et de ce délai auxquels il a le droit de tenir plus qu’à tout, mais dont il lui faut mesurer les conséquences. Qu’il soit un être vivant, il passe beaucoup de temps à tenter de l’ignorer parce que sans doute cela le mettrait en contact avec la vie et qu’elle le porterait à des transformations incessantes.

Aveuglement rigoureux de soi au profit de la chose – ductile-

La représentation est déjà action. Penser quelque chose, c’est tout simplement le faire. Penser prononcer B, c’est déjà ouvrir la bouche pour le prononcer effectivement.

Je ne savais pas qu’il suffisait de mettre un terme aux questions vaines et insolubles de ne plus me tenir en dehors du flux de la vie, mais d’y entrer, de perdre le souci de mon regard et du regard des autres sur moi pour que l’unité se fasse et que le grand nombre des choses et des êtres se rapprochent et se relient.

L’enfant est soumis à un jeu de présence et d’absence, d’apparition et de disparition successives. Le raisonnement simplifié est le suivant : s’il reste attentif, s’il attend sans anxiété la réapparition de l’objet quand elle est prévisible, c’est qu’il en suppose la permanence et qu’il connaît les lois physiques qui commandent la perception. Ce dont les animaux ne sont pas capables. Pour eux, ce qui est absent pour leurs sens n’est plus.

Il y a lien social parce qu’il y a sentir ensemble, parce que sentir c’est penser des relations différentielles en les accomplissant. Le lien social, comme cela se verra par la suite avec plus de clarté, naît du pouvoir de faire semblant, de découpler la réalité, de jouer avec les choses, de partager le plaisir de chanter et de danser, finalement de sentir ensemble et rien d’autre.

Ce lien est imposé par les variations du soleil sur l’horizon, par la succession des travaux champêtres, par la nécessité des accouplements. La source ou l’origine du lien social est à situer dans le sentir en commun.

Pour Aristote, sentir et penser ne sont pas deux entités séparées mais une seule et même chose. Le sentir chez l’être humain est déjà le penser parce que le sentir, comme on l’a déjà vu pour le petit enfant, implique la discrimination, la saisie des différences. Le penser est inclus dans le sentir, mais c’est le sentir qui est premier. L’être humain ne sent pas parce qu’il pense, mais bien au contraire il pense parce que son sentir est déjà pensée et intelligence.

Sa vie lui apparaît sans importance, qu’elle est légère du peu de cas qu’il en fait, car, dans la totalité du monde des vivants, il sait qu’elle est l’avatar d’une multiplicité de fortunes.

Sa disparition ne serait d’aucun dommage. La vie le traverse, mais elle pourrait tout aussi bien se poursuivre sans lui et elle se poursuivra ainsi. Il est l’effet d’un hasard, un autre hasard viendra la défaire.

Si de cela il fait l’expérience, il sera une pierre dans les fondations de l’art poétique, ou bien, pour sa part, il sera le vide et le jeu qui sont au cœur de tous les liens.

La plus banale existence humaine, pourvu qu’elle soit réduite à une banalité qui prenne tout en compte.

Comme le dit encore Bram Van Velde : «La vie fait peur ».

L’artiste est celui qui est sans vouloir. « N’être rien, simplement rien. C’est une expérience qui fait peur. Il faut tout lâcher.

Il ne s’agit pas, en effet, de la vie avec un grand V. Il n’est pas question de faire d’elle une entité et de l’adorer ou de la supplier. Elle n’a rien à m’octroyer, je ne suis pour elle qu’un chien qu’elle laissera crever dans les bois ou sur la route. Elle n’est pas autre, elle n’est pas au-delà, elle est ici dans les toutes petites choses, car il n’y a pour l’être humain que le goût fabuleux des insignifiances. Mais il suffit d’habiter ce dérisoire avec vigueur et détermination pour, à l’instant même, se sentir à nouveau dans la jeunesse de ce qui n’a pas encore eu lieu. Sans cesse et avec fermeté, l’émerveillement tient la main à la catastrophe.

Il n’y a pas d’irrationnel, il n’y a que de l’absurde, du contradictoire, de l’insolite, qui finissent par s’arranger ensemble.

L’homme n’est plus la clef de voûte de l’univers. Il peut se consoler de se savoir lieu de passage d’une entreprise qui ne dit ni d’où elle vient ni où elle va.

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