Un art de l’attention

Résultat de recherche d'images pour "un art de l'attention jean yves leloup"UN ART DE L’ATTENTION par Jean-Yves Leloup

L’art de l’attention ! Le titre de ce livre m’a interpellé. Au fil de mon travail, je m’aperçois que la chose la plus précieuse que l’on puisse apporter à l’autre, c’est de l’attention. Une attention pleine de présence et de tendresse ; vide d’intention et de jugement.

Si je substitue mes références personnelles à la religiosité de l’auteur, le texte me parle.Voici quelques notes, pour vous donner un aperçu…

Pour pouvoir être vraiment avec quelqu’un, il faut savoir être seul.

 

Etre présent au corps qui est là, et laisser venir une information, une parole, prophétique parfois, non préparée à l’avance parce que la parole juste pour telle personne ne l’est plus pour cette autre.

 

Il n’y a pas d’attitude juste, il n’y a que des attitudes qui s’ajustent ! Nous avons sans cesse à nous ajuster à ce qui est présent, ce qui est juste à un moment ne l’est plus à un autre.

 

« Ce qui m’a aidé à un moment, telle lecture, tel rituel, peut à un autre moment devenir un obstacle «  faisait remarquer Saint Jean de la Croix.

Ce qui était chemin peut devenir impasse.

Celui qui nous accompagne devrait avoir assez de discernement pour comprendre qu’il ne s’agit pas de nier la barque qui nous a conduits sur l’autre rive, mais à quoi bon se charger le dos avec cette barque ? L’instrument du passage aurait alors le poids d’une entrave.

 

Ce que nous appelons « terre d’exil »

Est souvent « terre promise »

A laquelle manque notre attention.

S’il faut revenir quelque part,

Revenir à ce qui est,

Il n’y a pas d’autre chemin

Que l’attention,

Que celle-ci soit sensible,

Affective, intellectuelle ou spirituelle …

 

L’attention est alors

Un autre nom pour l’Amour,

Quand celui-ci ne se contente pas

D’émotions ou de bonnes volontés

Mais devient l’exercice quotidien

D’une rencontre avec ce qui est,

Avec ce que nous sommes.

 

Si les murs du temple n’enferment pas le Souffle qu’on y respire,

Ils sont beaux.

 

Ce n’est pas par hasard si on appelait les anciens thérapeutes de « grands attentifs », les moines viendront les rejoindre dans ce « plaisant labeur » et c’est de leur attention qu’ils tireront leur connaissance et leur louange, l’attention étant ce moment unique où peuvent se rejoindre l’intelligence et le cœur.

 

Etre attentif … aux êtres et aux choses, c’est leur donner le droit à leur impermanence mais aussi à leur capacité d’évoluer, de se transformer et de changer.

 

Les qualités de présence

Il serait intéressant et nécessaire de se poser la question des différents modes de présence de l’être … il est d’abord présent sous le mode du cosmos, dans la nature. Mode de présence du minéral – une pierre, c’est terriblement présent, et l’appréhension de la présence dans une pierre peut être un lieu d’illumination mystique. Je pense à Teilhard de Chardin à qui sa première expérience de la Présence arrive justement en tenant dans la main un morceau de minerai, quelque chose qui se manifeste, qui est avec nous : il pressent « ce qui est au-delà de ce qui est avec nous », il touche de l’intangible, l’origine de ce qui est. Dans le monde minéral, il y a ce mode de « présence réelle, de l’unique Réalité ; dans l’être minéral, l’Être est Présent.

Dans le végétal, il y a une présence tout aussi réelle. A côté du « poids » de la présence minérale, il y a la présence d’une « orientation ». Ce qui étonne, dans le végétal, c’est l’orientation vers la lumière qui le nourrit et qui fonde ses racines. Je me souviens de cette pratique de médiation proposée parle père Séraphin au Mont Athos : après m’avoir demandé de prier comme une montagne, d’entrer dans la présence du minéral, il m’avait demandé de prier comme un coquelicot. Prier, méditer comme un coquelicot, c’est être d’abord une colonne vertébrale, la tige qui est reliée à la terre et qui monte irrésistiblement vers le ciel. La présence de l’être dans le végétal, c’est la présence d’une orientation, une orientation vers la lumière –les oliviers de Provence font des détours, mais montent toujours vers la lumière.

… quand je méditais comme un coquelicot, je retrouvais à la fois mes racines et mon élan vers le ciel, vers la lumière. L‘homme se nourrit de lumière, et nous avons tous une plante sous les pieds. Nous avons besoin d’air, de lumière, et il est important de « prendre soin de l’être » dans le monde végétal que nous sommes.

Puis il y a la présence de l’être dans le monde animal. J’ai des amis ‘bêtes ». ce sont de vrais amis, des parents, des frères, des sœurs et il y a une différence de qualité de présence entre eux ; dans le minéral et le végétal. J’ai aussi des amis, roses ou arbres. Même s’ils se fanent, même s’ils passent, ce sont de bons amis particulièrement fidèles. Chez l’animal, il y a quelque chose d’autre, il y a la présence d’un être intelligent. Dans la plante, il y a une intelligence qui fleurit, qui s’exprime ainsi. Chez l’animal, il y a une intelligence qui aboie, qui crie, qui parle presque. C’est une intelligence qui a une tête, des yeux. Un regard ? Dans le regard d’un enfant, d’une personne humaine, il y a quelque chose d’autre que dans le regard d’un chien et, parfois, il y a moins que dans le regard d’un chien ! chez certains êtres humains, il y a un regard de pierre, qui vous lapide, et on sent bien alors que leur présence n’a pas émergé du matériel, du minéral, et qu’i n’est même pas au niveau animal. Rencontrer chez une personne une certaine qualité animale, une qualité de pulsion intelligente que vous reconnaît, c’est déjà bien. Chez un animal il y a une reconnaissance….

Dans la pierre, l’être est présent ; dans le végétal, il est vivant ; dans l’animal, il est intelligent. Ce que je vais rencontrer chez l’être humain, c’est un autre mode de présence de l’être ; l’homme est conscient de lui-même, il peut poser un acte et une estimation sur ce qu’il est en train de faire. Je ne crois pas que l’homme soit un singe nu ; il serait tout aussi ridicule de dire que l’animal est une plante qui aboie. Il y a une continuité, c’est toujours de la présence… mais avec un saut qualitatif, une nouvelle qualité de présence…

Il y a la présence matérielle, la présence de la vie, la présence de l’intelligence, la présence de la conscience.

Prenons par exemple la qualité de présence d’un « chérubin » : dans notre conscience, c’est une qualité d’innocence, c’est pour cela que les artistes les ont représentés comme des enfants. C’est une qualité d’innocence et de vision.

Chez Carlos Castaneda et le sorcier yaqui qu’il put suivre pendant un temps, il est question de « voir » avec une certaine qualité de présence, qui est qualité de vision. On voit « ce qui est », avec innocence. Il n’y a plus de projection, plus de mental, même pas d’intelligence. Il y a une vision de ce qui est. Dans la Tradition, c’est ce qu’on appelle « l’expérience du chérubin de notre être », une présence de clarté, d’innocence, de simplicité. Être chérubin pendant quelques instants, cela simplifie la vie. On voit ce qui est. Rien de plus, rien de moins !… qualité de présence au niveau du cœur : les séraphins.

 

Il y a des choses qu’on ne peut pas dire à quelqu’un, il faut pour cela lui envoyer un ange. Si la personne écoutait avec ses oreilles extérieures, elle ne le supporterait pas, mais cela passera par l’ange. Cela se vérifie : ce qui a été dit intérieurement à cette personne en se confiant à cette qualité de présence, va se communiquer. C’est une énergie subtile….

Raphaël veut dire : « Dieu guérit ». L’être se rend présent de façon guérissante, de façon thérapeutique. Raphaël n’est pas celui qui donne des médicaments, mais celui qui accompagne quelqu’un sur le chemin, qui va lui permettre de trouver ses propres remèdes. … l’ange, c’est le meilleur du meilleur de soi-même.

 

… le monde de la présence qui introduit de l’éternité dans du temps ; c’est « l’instant, l’instant éternel. »

 

Le domaine de la relation

Ainsi, le quotidien, notre matière, notre animalité, ne sont plus des obstacles à la spiritualité, puisqu’ils sont le lieu même de la Présence….

Le monde de la relation, de l’amour, est le monde de « l’alliance ». La Présence d’un Esprit d’alliance, d’une qualité d’amour qui serait celle de l’alliance, ce n’est ni la fusion ni la séparation, c’est la relation….

Rencontrer ce mode de présence qu’est la conscience capable d’échanger non seulement des informations, mais aussi des estimations, des jugements, des émotions. …

Dans la tradition zen, on dit : »si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le », car vous en ferez un modèle extérieur qui vous empêchera de devenir vous-mêmes. Si vous rencontrez le Christ ? Dans la tradition Chrétienne on ne dira pas : « Tuez-le », mais « Mangez-le », c’est-à-dire arrêtez de faire de lui un être extérieur. Faites-en votre nourriture, votre vie. Dans la vie spirituelle, comme dans la psychologie, le Soi que l’on projette sur le thérapeute, ou sur le gourou, il s’agira de comprendre que c’est nous-mêmes. Nous-mêmes non encore « intégrés ».

La lumière on ne la voit pas, c’est ce qui nous permet de voir.

Pour un thérapeute, c’est un moment important ; il s’agit d’être présent à la souffrance de l’autre, de l’accueillir, de la prendre en soi, de la porter comme un enfant blessé, et en même temps ne pas s’identifier à elle Ce n’est pas notre souffrance, c’est la sienne Respecter l’autre, c’est porter sa souffrance et la rendre présentable, présente, c’est en faire une présence –présence d passé, présence de la douleur-, et avec cette présence-là, il est « capable » d’évolution. …

La conscience est une. Elle est lourde dans la pierre, elle chante dans l’oiseau, elle fleurit dans l’arbre au printemps, elle prend conscience d’elle-même dans l’homme, elle jouit d’elle-même dans le sage.

 

Être homme, c’est être une échelle. Différents plans de conscience font le lien entre les différents modes de présence. Etre homme, ce n’est pas partir vers « l’angélique », ce n’est pas rester dans l’animal. Nous sommes des « bêtes » et nous sommes des « anges ». « Qui veut faire l’ange seulement fait la bête. » l’homme, c’est celui qui tient en lui l’ange et la bête. …

Ce qui fait mémoire de l’Être en moi, en ce moment, c’est le souffle : mon souffle, en ce moment, est en contact avec l’Etre, et s’il ne l’est pas, je ne respire pas. Il s’agit d’entrer dans cette conscience, dans ce souffle conscient. Prier, c’est respirer.

A la respiration, joindre la vigilance –alethéia, « vérité », qui signifie littéralement « sortir de la léthé, sortir du sommeil, être en état d’attention ». Rendu généralement par « prière en esprit et en vérité », il faut, pour respecter vraiment le texte grec… par : « Prière d’attention au souffle, prière du souffle conscient. » être présent à la conscience du souffle au cœur de ma respiration, être présent au pneuma. …

Je fais mémoire de l’être….

Le miracle, c’est de voir toutes choses saturées de présence….

Devant le problème de la souffrance il s’agit avant tout de regarder « la plaie » et de voir comment la soigner. Il existe deux sortes de plaies :

Les souffrances venant des événements extérieurs,

Les plaies venant du dedans, les souffrances causées par les coups de « l’ombre » en nous. …

Les pères du désert appellent la ‘philocalie » : l’amour de la beauté.

Chacun a une façon particulière d’incarner l’amour, l’intelligence, de manifester la vie.

Retrouver l’instinct créateur en nous, la sève même du vivant, ma façon unique d’aimer…retrouver cette capacité d’accueil, être une coupe, le graal qui reçoit la présence du vivant ; c’est retrouver aussi notre lien avec la terre, le cosmos, les symboles, la poésie, le monde de l’inconscient.

 

Il y a quatre grands inévitables auxquels personne n’échappe :

La souffrance physique

L’absurdité

La solitude

La mort

 

La souffrance c’est quelque chose qui demande à être traversée.

Pour faire de toutes ces impasses de nos existences, des chemins : de tous ces murs sur lesquels nous nous cognons la tête, le cœur et le corps, des portes et des ouvertures.

Un vrai maître spirituel ne veut pas faire des disciples,

il veut faire d’autres maîtres.

La puissance castratrice de notre société n’est pas d’ordre sexuel mais d’ordre spirituel. Notre société est la secte de Procuste, ce brigand qui ajustait les passants à la longueur de son lit, étirant les petits et coupant les pieds des plus grands. Un société qui ne serait pas une secte accepterait dans son lit les petits et les grands, chacun ayant le droit d’avoir sa taille, comme il doit avoir le droit d’aimer, d’être intelligent à sa façon, de croire et de prier selon son inspiration.

La secte de Procuste c’est celle qui veut que tous obéissent à une certaine conception du monde, à une certaine représentation du réel, et qui impose « sa » vérité comme étant « la »vérité, la seule, l’unique : alors que l’Un se plaît à s’épanouir, à fleurir dans le multiple. »

Le langage du poète, le langage de l’art est peut-être un des langages avec lequel on pourrait oser parler de Dieu, par ce que c’est un langage qui n’enferme pas, qui ne conceptualise pas, qui n’étiquette pas, mais qui laisse libre, et qui invite à une expérience. A une transformation.

 

Saint : selon l’étymologie du mot : séparé

Charme : du latin carmen, qui veut dire à la fois « chant » et « envoûtement ».

Les mots s’usent, selon l’usage qu’on en fait.

« Au moment de t’engager sur une voie, demande-toi si cette voie a un cœur » disait Don Juan, l’initateur de Carlos Castaneda.

 

Un des drames de l’homme contemporain, c’est qu’il a perdu son cœur. Entre le cerveau et le sexe, il n’ya rien ; quelque fois, quand même, une immense nostalgie… mais souvent on passe des analyses les plus froides aux débordements pulsionnels les plus inconsidérés. L’homme devient ainsi de plus en plus schizophrène, ayant perdu le centre d’intégration, de « personnalisation » de son être : le cœur.

 

Une intelligence sans cœur n’est pas vraiment humaine. Un ordinateur, lorsque sont décuplés ses banques de mémoires est plus « intelligent » que l’homme. L’intelligence sans cœur, « la science sans conscience », éclaire nos sociétés d’une lumière froide où l’homme «  se gèle », s’analyse et s’ennuie…

« dans le véritable amour », disait Nietzsche,  c’est l’âme qui enveloppe le corps »… on ne se réchauffe pas auprès d’un néon électrique.

On devient ce que l’on aime, on devient ce que l’on regarde. Contempler le Vivant, c’est devenir vivant.

 

A chaque instant, il s’agit donc de rejoindre notre fond –là où la vie jaillit – et ne faire qu’un avec cette vie qui agit sans cesse. « Être centré à la Source ». Eckart reprend ici les images d’Origène : « une Source est dans ton puits. Dégage ton puits de toutes les immondices, de tout superflu et laisse jaillir la Source. »

La clef de cette « laborieuse vacance », c’est le gelassenheit : laisser-délier-restituer chaque chose dans sa liberté) c’est l’attitude d’un être qui regarde les êtres et les choses, non plus par rapport à soi : « cela me plaît, cela ne me plaît pas », « cela est utile, cela est inutile », mais permet à toutes choses d’être ce qu’elles sont –sans jugement – « sans pourquoi ».

Etre inspiré ou conduit par le Soi, c’est être centré. On reconnaît une parole venant du « centre » à ses saveurs « d’intégration de formulation souvent paradoxale ; elle tient ensemble ce que la simple rationalité ou la personnalité consciente auraient tendance à exclure ou à opposer.